"Les Démineuses" de Milka Assaf
a reçu le Prix Claude Santelli décerné par l’association Beaumarchais-SACD en Juillet 2010 et l'Aide à la création attribuée par le Centre National du Théâtre en Novembre 2010

Lecture publique le vendredi 23 septembre à 15h au Vingtième Théâtre
7, rue des Plâtrières 75020 Paris - Tel 01 43 66 01 13

avec Nawel Ben Kraiem, Marie Fortuit, Françoise Lorente, Marine Martin-Ehlinger, Hélène Merlin, Taïdir Ouazine et la voix de Christophe Botti
Mise en voix et en espace Milka Assaf
Bande sonnore José Batista

L’histoire de cette pièce est librement inspirée de faits réels

Du 12 Juillet au 14 Août 2006, lors de la guerre qu’Israël menait contre le Hezbollah, les forces israéliennes ont largué des milliers de bombes à sous munitions sur le sud du Liban. Bien que la guerre se soit arrêtée le 14 Août 2006, les deux millions de mines antipersonnelles dispersées sur le territoire continuent de faire des morts et des blessés. En 2008, on comptait 320 victimes civiles. En 2009, 27 équipes de démineurs, financées par des ONG européennes, continuent d’opérer sur le territoire dont le déminage total prendra encore des années. Certaines de ces équipes ne sont formées que de femmes. À ce jour, 14 démineurs sont morts sur le terrain et 44 autres ont été blessés.
Note : Pour m’exprimer en toute liberté dans la pièce de théâtre, les noms de l’ONG et des personnages ont été changés, et les pistes brouillées.

Résumé de la pièce

L’équipe féminine formée au déminage par Scandinavian Aid opère dans une région du Sud Liban. Elle est composée de cinq femmes libanaises, toutes originaires des villages touchés par les destructions. L’arrivée de Lina, une nouvelle recrue, va pousser ces femmes à révéler une part d’elles-mêmes jusque-là restée dans l’ombre.
Toutes ces femmes sont chiites, et certaines sont voilées. Trois sont mariées et deux ont des enfants. Leur engagement qui met en péril leur vie tous les jours est un acte honorable bien sûr ; elles font oeuvre de réparation. Mais c’est aussi un métier leur permettant de gagner un salaire se montant au double du salaire moyen des Libanais, avec en plus une assurance vie. Fortes de l’autonomie financière que leur confère ce « salaire de la peur », ces femmes ne se contenteront pas de déminer leur sol, elles se donneront pour mission de déminer aussi leur vie. Le danger qu’elles osent braver tous les jours les a désinhibées.
Qui brave la mort tous les jours ne craint plus d’affronter l’adversité.
Toutes rêvent de s’affranchir de leur condition normalement soumise aux règles de la famille et de la communauté. Certaines réussiront à le faire, et Shéhérazade, la chef d’équipe, poussera même l’audace jusqu’à remettre en question les dogmes religieux. Mais dans un pays constitué de 18 communautés de confessions différentes, soumises chacune à ses propres lois religieuses, la solitude de l’agnostique est grande

 

 

 

 

 

 

 

Les personnages

 

Shéhérazade, diminutif Shéhra
40 ans - Chef de l’équipe féminine de Scandinavian Aid
Mathématicienne, très structurée dans le travail, peut sembler psycho rigide au départ, mais ce n’est qu’une carapace pour masquer sa vulnérabilité. Elle est éprise de poésie, notamment de celle de Omar Khayyam, célèbre poète perse du 11ème siécle dont les problèmes existentiels rejoignent les siens.

Lina
25 ans - Nouvelle recrue de Scandinavian Aid
Elle a perdu ses parents, écrasés au début de la guerre de l’été 2006. Par chance, Dieu a voulu qu’elle ne soit pas avec eux à ce moment-là. La résilience est son mode d’être.

Raja
42 ans – Mariée, trois enfants.
Elle est démineuse depuis 3 ans, malgré la désapprobation de son mari. Son rêve ; payer des études universitaires à ses deux jeunes filles, une chance qu’elle n’a pas eue elle-même.

Leila
30 ans – Démineuse. Considérée comme la vieille fille de la famille.
Elle combat sa misère intérieure par une grande fantaisie et son sens de l’humour. Elle est une grande amatrice de comédies musicales.

Salma
33 ans – Démineuse le jour, infirmière le soir.
C’est une militante pure et dure, affichant toujours sa foi en l’Islam et le sens du devoir. On ne saura jamais rien de ses rêves mais tout de ses cauchemars.

Amina : 23 ans – Mariée
Elle est très malheureuse d’être obligée de vivre avec son mari chez sa belle mère, qui est « pire qu’une mine antipersonnelle ! ».

 

 

 




 



 

 

 

Note d’intentions de Milka Assaf

Je suis cinéaste, j’ai réalisé une trentaine de documentaires, deux courts et un long-métrage de fiction pour le cinéma – Les migrations de Vladimir, produit par ADR et Canal Plus, avec l’aide de l’avance sur recettes du CNC.
En Mars 2009, lancée dans la préparation d’un nouveau projet documentaire qui me tenait à coeur, j’ai passé deux mois auprès de femmes du sud du Liban qui avaient choisi de s’engager dans le déminage du million de mines antipersonnelles larguées par les Israéliens en 2006. Pour cela j’ai dû au préalable franchir de nombreux obstacles. D’abord obtenir l’autorisation d’investigation auprès de l’ONG qui emploie ces femmes, puis obtenir l’autorisation de l’armée libanaise pour avoir le droit de les accompagner sur les terrains minés, accepter de porter en permanence un casque et un tablier blindé de protection pesant huit kilos, rester à trente mètres des démineuses pendant qu’elles opèrent, par mesure de sécurité, etc. Le fait d’être une cinéaste franco-libanaise parlant l’arabe et venant de France pour s’intéresser à leur sort, et mon investissement en étant tous les jours avec elles sur le terrain à 6h30 du matin, tout cela m’a permis de créer des liens intimes avec ces femmes, ce qui n’est pas chose simple dans le sud du Liban dominé par les instances du Hezbollah. D’un courage et sang-froid impressionnants, ces femmes extraordinaires, toutes chiites, m’ont ouvert leur cœur et m’ont parlé sans tabous des motivations qui les avaient poussées à faire un métier aussi périlleux. Pour chacune d’entre elles, c’était le seul moyen de prendre leur destin en main, le seul métier respectable qui leur permettait de gagner autant d’argent et d’acquérir une autonomie financière. Il était dangereux bien sûr et elles y risquaient leur vie, mais c’était le prix à payer pour accomplir leur rêve. Et pour toutes ce rêve relevait du défi.
En effet, le danger que ces femmes affrontent tous les jours les a désinhibées. Progressivement, elles ont toutes eu l’audace de s’affranchir de leur condition de femmes chiites, normalement soumises aux règles de la famille et de la communauté. Ainsi me suis-je aperçue après deux mois passés en leur compagnie, qu’un germe d’une sorte de « Mouvement de libération de femmes » naissait dans le lieu le plus improbable du Liban. Incroyable histoire ! Et surtout exemplaire !
Une fois mon investigation terminée, j’ai écrit mon projet de documentaire, j’ai trouvé un producteur, il a envoyé mon dossier à toutes les chaînes de télévision françaises, et elles ont toutes aimablement répondu que cela ne correspondait pas à leur « ligne éditoriale » ! Pas d’accord, pas de financement, il me fallait donc renoncer au documentaire. Mais pour moi, après tant d’efforts, il n’était pas question d’enterrer à jamais ce projet, alors j’ai décidé d’en faire une pièce de théâtre. Il y a longtemps que je suis liée au théâtre, J’ai moi-même été comédienne avant de passer de l’autre côté de la caméra et ma fille est comédienne depuis de nombreuses années, elle a fait partie de différentes compagnies, et j’ai toujours suivi son parcours de très près.
Après y avoir plus précisément réfléchi, je me suis aperçue qu’une pièce de théâtre me permettrait d’avoir beaucoup plus de liberté qu’un documentaire, je pouvais mettre en scène les confidences les plus intimes que ces femmes m’ont livrées, alors qu’elles se seraient sans doute censurées devant une caméra. Et donc, je me suis octroyée toutes les libertés ! Y compris en me lançant dans des références aux délires éthyliques de Omar Khayyam, le célèbre poète perse du 11ème siècle, chiite, et en révolte contre les dogmes religieux. Ses quatrains, interdits en Iran, sont imprimés au Liban, et pour la plupart des chiites, lus sous le manteau. Et la question essentielle qui revient dans ses écrits tourne autour de la notion de Mektoub – C’est écrit ! Si le livre de notre vie est écrit d’avance et dans ses moindres détails comme le dit le Coran, quelle est notre part de libre choix ?

 

 

 

Bien évidemment, pour éviter toute récrimination, j’ai non seulement changé le nom des personnages, mais j’ai aussi brouillé les pistes qui mèneraient à l’organisation non gouvernementale qui m’avait ouvert ses portes, et qui était une des trois ONG qui formaient et employaient des femmes.
Trois des personnages que j’ai créés sont fidèlement inspirés des femmes que j’ai rencontrées lors de mon investigation. Il s’agit de Raja, Leila, Salma. Les personnages de Shéhérazade et Lina ont été imaginés pour décoller de la réalité. Lina représente la jeunesse massacrée par la guerre, et Shéhérazade incarne la rebelle porteuse de mes convictions, mais prisonnière de sa condition.
Lorsque je me suis lancée dans l’écriture de ce projet, je me suis aussi interrogée sur la manière d’évoquer les séances de déminage, et j’ai opté pour une chorégraphie gestuelle, décrite assez précisément dès la première page de la continuité des scènes dialoguées.